Réalisé par Pascal Laugier, sorti en 2018, production franco-canadienne.
L’histoire
Une mère et ses deux adolescentes, Vera et Elizabeth, emménagent dans une vieille maison de famille, héritée d’une proche récemment décédée. La maison est encore pleine de ses affaires : vaisselle sale, collection de poupées. Le soir de leur arrivée, deux personnes y font incursion et agressent les deux adolescentes. Elles sont sauvées grâce à l’intervention héroïque de leur mère, jouée par Mylène Farmer, qui, poussée par la rage maternelle, parvient à tuer les deux intrus.
Plus tard Elizabeth est devenue une écrivaine de livres horrifiques à succès. Elle reçoit un soir un coup de fil paniqué de Vera et décide de lui rendre visite, ainsi qu’à sa mère, dans la maison dans laquelle elles habitent toujours, pourtant lieu du traumatisme.
Aspects horrifiques -sans spoilers
La première incursion de l’horreur dans la vie d’adulte d’Elizabeth est l’appel à l’aide de sa soeur : alors que l’aînée sublime son traumatisme en écrivant des livres d’horreur, la cadette revit perpétuellement l’agression. L’irruption des tourments de Vera vient fissurer la réussite de sa soeur, et leur mère Pauline feint une indifférence qui dérange. Pourquoi restent-elles dans la même maison ? On ne cesse de se poser la question alors que Pauline poursuit sa vie comme si de rien n’était, enfermant sa fille à la cave pendant ses crises. On passe de l’incertitude, au malaise, puis à la suspicion : comment comprendre cette mère ? Elle cherche à garder sa fille ou la soigner ?
L’attitude de Pauline, qui normalise l’état physique et psychologique de sa fille ne cadre pas avec notre peur pour Vera qui semble menacée par des forces invisibles. Justement, le réalisateur travaille sur cette apparente contradiction : Vera est-elle possédée, ou rejoue-t-elle sans cesse le traumatisme de cette nuit d’adolescente ? Est-elle le jouet d’esprits invisibles, ou de la puissance de son délire, qui anime son corps malgré elle et lui laisse des marques profondes ?
Impuissantes, comme Elizabeth, nous nous mettons à douter de ce qu’il se passe dans cette maison.
Aspects horrifiques –avec spoilers
L’horreur arrive réellement quand on comprend qu’Elizabeth et Vera ne sont jamais sorties de la maison. Quelques semaines se sont écoulées depuis la première séquence du film, et les deux adolescentes sont toujours séquestrées. Pauline a perdu son duel. Elle est morte, et les filles sont seules avec leurs agresseurs. La vie adulte d’une Elizabeth écrivaine n’est qu’un rêve issu de la dissociation créée pour supporter l’enfermement et la torture. Le délire d’Elizabeth laisse Vera seule face à l’insupportable situation, elle doit à la fois subir et trouver une solution pour qu’elles s’enfuient.
Dans le genre du film d’horreur, les poupées sont des objets effrayants, porteuses d’esprits ou menaçantes, qui peuvent parfois tuer. Ici, le symbole de la poupée est retourné : les filles deviennent des poupées, chosifiées par leurs agresseurs dans une mise en scène malsaine. C’est un jeu de cache cache qui se met en place et crée une tension difficilement soutenable : vont-elles réussir à se faire passer pour des poupées et ainsi échapper à la torture ? Le caractère aléatoire et imprévisible de la punition sous forme de jeu renforce l’identification du ou de la spectateurice aux victimes.
On a aimé mais surtout on a pas aimé
Le switch est réussi : pendant toute la première partie du film, on a une sensation de too much : la vie d’Elizabeth est sans accroc, son mari est lisse, son enfant parfait, tout a l’air un peu faux. On pense que le film est mal fait mais les choix scéniques prennent leur sens au moment où l’on comprend que cette réalité est issue de la dissociation. La réalisation est un habile jeu de piste où la réalité s’immisce petit à petit par des indices accessibles au public, ce qui permet de retracer rétrospectivement le chemin du délire.
GROS PROBLEME TRANSPHOBE ET VALIDISTE.
Les personnages des agresseurs sont extrêmement problématiques et ringards. Ils renvoient à l’image du délinquant sexuel de Massacre à la tronçonneuse, associant psychopathie et sexualité malsaine.
Les agresseurs du film de Pascal Laugier sont deux hommes : l’un est visiblement déficient, grand et fort, presque monstreux -il est appelé « l’ogre » au générique. Dans une perspective psychiatrique, on catégoriserait la personne sur le spectre de l’autisme (crises, hypersensibilité au bruit, rituels). Le deuxième homme est le metteur en scène pédocriminel qui organise le jeu pour son comparse. Ce personnage, crédité au générique « la sorcière », est un homme travesti par le réalisateur pour soutenir une thèse transphobe sur la déviance. Le caractère trans ou travesti du personnage est censé accentuer sa méchanceté. Les personnes en dehors de la norme, ici les personnes trans et/ou handicapées, sont utilisées pour mettre en scène des monstres. La perversité est associée à une déviance ; « ceux qui doivent nous faire peur » ce sont les personnes trans et les personnes handicapées.
Le film ne date que de 2018 mais son message est daté ; les méchants d’aujourd’hui, tel le beau gosse riche de Ready or Not (2019), renvoient à la violence patriarcale et sociale contemporaine. Sous couvert de manier les règles du genre -l’absence de mobile renforce l’idée que seule leur « déviance » est à l’origine de leurs actes- Pascal Laugier utilise la violence gratuite comme motif horrifique, ignorant le besoin de désigner plus subtilement ses ennemis pour ses contemporains.
*Lore *Convection